Augustin Dunou comparait souvent Tibourg à un village gaulois des temps modernes, cherchant fièrement à devenir toujours plus autonome face aux impérialismes. Sophie Dupuis n’appréciait pas particulièrement la revendication de son premier adjoint, craignant que l’image ne soit récupérée par des esprits égoïstes et des discours d’exclusion. Néanmoins, dans ce grand monde devenu si instable et inquiétant, la commune de Tibourg avait bel et bien engagé son destin, résolument et avec constance depuis six ans, dans le sillon d’un regain de souveraineté dans tous les champs possibles.
L’initiative était partagée depuis le premier jour, dans une véritable et fructueuse alliance public-commun qui matérialisait les fantasmes des théoriciens. Dans la foulée de l’élection de Sophie en 2020, et plus sûrement sous l’effet de la pandémie qui avait motivée tant d’habitants à s’interroger et se mobiliser, un collectif avait monté un projet d’énergie partagée à Tibourg. La mairie, grâce à la passion d’Augustin Dunou pour le sujet, avait rapidement apporté son concours au projet. De nombreux toits avaient été recouverts de panneaux photovoltaïques grâce à des achats groupés et des prix négociés. La mairie, son extension technique, l’école, l’EPHAD, la salle des fêtes, les vestiaires du stade… tous les bâtiments publics, après avoir fait l’objet de travaux de rénovation thermique, étaient alimentés par des chaudières à bois, dont le carburant naturel provenait d’une parcelle dédiée de la forêt locale. L’éclairage public fonctionnait grâce à des batteries chargées par le rayonnement solaire. Le système était rapidement devenu si efficient que la ville remboursait plus rapidement que prévu ses investissements en revendant à d’autres une part de l’électricité produite. Les habitants impliqués dans la coopérative locale faisaient eux aussi des économies substantielles grâce au solde positif d’énergie produite de manière renouvelable. En quelques années, le résultat tenait du miracle économique, à rebours des discours anti-écologiques : la facture d’énergie de la commune avait baissé de près d’un tiers quand celles de ses homologues avaient parfois doublé en un mandat.
La quête d’indépendance avait commencé par l’énergie et se poursuivait dans l’alimentation. Sophie avait puisé l’inspiration dans d’autres communes de toutes tailles. Ici les municipalités avaient protégé et fait travailler en priorité les producteurs locaux. Là elles étaient allées jusqu’à créer des réseaux de jardins partagés reliés à des cantines communales pour fournir tous les jours des aliments bio aux écoles et aux hôpitaux. Ici encore elles avaient subventionné des commerces placés au centre d’une économie circulaire, certes précaire mais génératrice de tant d’externalités positives. En tant qu’ancienne commerçante, Sophie avait été meurtrie de lire dans une enquête que 60 % des communes n’avaient plus aucun commerce, alors que la proportion n’était que de 25 % à sa naissance. À chaque fois, Sophie avait imposé la même recette : la mairie s’engageait, soutenait, apportait des garanties et des fonds, mais elle ne faisait jamais seule. Sans investissement citoyen, sans création de liens, sans modèle de gestion, les projets ne pourraient pas s’inscrire dans la durée et il était préférable de les repousser à plus tard.
Les membres de l’équipe municipale avaient souvent débattu autour de la définition de ce que les gens attendaient d’eux, au fond. De ces longues soirées d’argumentation était née une vision des facteurs qui amélioraient réellement les conditions de vie sur le territoire. Des infrastructures robustes et adaptées aux conséquences de l’urgence climatique, des services publics accessibles et évolutifs, des rassemblements fédérateurs pour lutter contre l’isolement social, des décisions ouvertes pour partager chaque responsabilité. Augustin Dunou recyclait toujours les mêmes références : les études scientifiques avaient montré que les communautés qui résistent le mieux aux crises sont celles où les liens entre les personnes sont les plus développés.
À suivre… en relisant les épisodes précédents des Ti’bourgeons pour patienter.