Il n’est pas anormal, à six mois d’un scrutin, que le résultat paraisse incertain. Ou plutôt : nous savons que des surprises peuvent encore arriver en chemin. Le niveau record de rejet qui se manifestera quel que soit le résultat semble en revanche garanti, tant les trois grands blocs qui s’opposent depuis cinq ans paraissent de plus en plus éloignés les uns des autres. 

On ne voit pas comment la favorite Marine Le Pen, inexorablement placée très au-dessus du tiers des suffrages estimés dès le premier tour malgré sa condamnation, pourrait manquer de rejoindre le second. Pour la troisième fois d’affilée. Question plus délicate : est-il encore possible de la battre après vint-cinq ans de sédimentation successive d’un électorat d’extrême droite désormais représenté dans toutes les catégories de la population ? Les sondeurs, dont la science n’est pas exacte mais qui se trompent moins qu’on le dit, la donnent gagnante contre n’importe quel adversaire. 

Cette alerte qui ne surprend plus personne devrait appeler, selon moi, le reste de la classe politique française à de larges alliances inédites, portées par des méthodes intelligentes de convergence entre des orientations qui sont légitimement distinctes. Cet esprit de coalition apparaît par endroits dans la société civile, mais n’émerge que trop peu dans les pattes des candidats. Peinant à comprendre leurs stratégies respectives, j’essaye une analyse. 

Jean-Luc Mélenchon est désormais dans une dynamique ascendante qui lui permet de se projeter au second tour. Parce qu’il est mieux préparé sur le fond que ses opposants, parce qu’il dispose d’une base militante nettement plus importante et, surtout, parce que tout le reste de la gauche, qui avait pourtant acté la rupture avec l’infréquentable insoumis avant les municipales, s’est montrée incapable de le marginaliser définitivement. Mais ensuite ? Impasse : au-delà de son camp soudé et des abstentionnistes qu’il entend mobiliser, Mélenchon est désormais un repoussoir pour une large majorité des électeurs. Quand bien même il excellerait dans les débats, espérer inverser une tendance qui le place aujourd’hui à un tiers des voix contre deux tiers pour Le Pen est illusoire. On se doute qu’il en est très conscient, et qu’il joue le troisième tour : profiter du chaos que provoquerait l’élection de l’extrême droite pour la mettre en minorité aux législatives afin qu’elle soit en incapacité de gouverner. Ce serait lui donner une justification supplémentaire pour qu’elle accélère sur la pente autoritaire. 

Le bloc central, nuancier qui va de Gabriel Attal à Bruno Retailleau en englobant les ministres du macronisme, a pour ciment son bilan et le rejet des deux autres blocs – avec cependant un glissement éhonté sur dix ans qui conduira de nombreux leaders et électeurs à préférer Le Pen à Mélenchon. Édouard Philippe a eu des années pour préparer l’échéance et pouvait se parer d’un costume rassembleur, mais il s’essouffle dès les premières annonces de rigueur, flippe en déroulant une campagne à contre-temps et c’est la déchéance : il a échangé 10 points avec Marine Le Pen dans les sondages de second tour depuis six mois et n’est plus le mieux placé pour se qualifier au premier. Les autres dans son camp ont un déficit de crédibilité encore plus grand à combler pour espérer bien figurer. Pris par la peur et à court de vision, ils temporisent sur leurs modalités de ralliement et affaiblissent leur camp. À tel point que leur électorat pourrait se disperser sur les marges qu’avaient conquises Emmanuel Macron, entre le social-démocrate Raphaël Glucksmann d’un côté et le libéral-conservateur David Lisnard de l’autre. Les deux peuvent prospérer en parallèle si le bloc central continue de s’effriter. Il est peu probable que l’un d’eux dépasse Jean-Luc Mélenchon s’il reste trois candidats sur ce large spectre, mais ils sont suffisamment différents pour ne pas se désister ni accepter de participer à une même primaire, comme le proposait Attal. 

L’espace du centre-gauche, quoique plus étriqué et sans doute décalé par rapport au barycentre de l’opinion, peut apporter une dernière clé pour empêcher la victoire annoncée de Marine Le Pen. Il faut une candidature suffisamment proche idéologiquement pour convaincre l’électorat mélenchoniste de se déplacer une fois de plus au second tour, et suffisamment modérée comparée à LFI pour que l’électorat du centre et de la droite préfère une fois de plus le compromis républicain au risque lepéniste. Raphaël Glucksmann occupe actuellement cet espace après avoir remporté la modeste primaire socialiste, mais le doute subsiste jusque dans son propre camp sur sa capacité à rassembler. Il n’est pas aidé par l’expérimenté François Hollande, qui a vu le même espace et va continuer de fragiliser celui qu’il veut remplacer. Dominique de Villepin est en embuscade pour tenter le même coup en jouant la carte du gaullisme au-dessus des affiliations historiques. Reste que le retour des vieilles figures serait pour le plus grand nombre un choix par dépit et que sans enthousiasme ni idées neuves, il n’y aura pas d’élan pour gouverner.  

La conclusion de cette réflexion n’est ni très originale ni très emballante : alors que notre souveraineté est menacée, nous sommes englués dans un système électoral présidentialiste dysfonctionnel, qui produit dès le lendemain du scrutin plus de rejet que de choix positif alors que nous manquons de temps et de marges de manœuvre pour penser, planifier et appliquer des changements très profonds. La touche d’optimisme ? Tout d’abord, le résultat de 2027 n’est pas établi. Ensuite, quel qu’il soit, il faudra surmonter de tels blocages et oppositions qu’une évolution de nos institutions sera inévitable pour défendre et renforcer une démocratie abimée.