En ce matin frais de janvier, Tibourg se réveilla encerclée par une brume tenace. A l’image de sa paire de milliers d’habitants encore déboussolés, la paisible petite ville campagnarde était empêtrée dans un voile d’incertitude depuis la veille au soir et l’annonce surprise par le maire qu’il ne se représenterait pas au prochain scrutin municipal. Deux mandats avaient installé Albert Clément en figure tutélaire, appréciée par le plus grand nombre et respectée par les autres. L’alliance de son tempérament de bon gestionnaire et de ses yeux rieurs validait ses qualités pour le poste. Personne n’aurait songé à le remplacer et personne n’avait vu venir sa décision. Tenant la main de sa femme qui s’apprêtait à fermer son gîte et à prendre elle aussi sa retraite, celui qui avait été l’instituteur de centaines de gamins du coin avant de devenir leur édile lisait sa courte note d’une petite voix émue. Le couple déménagerait dans la foulée de l’élection pour se rapprocher de la métropole et des petits-enfants. Un choix de vie qui s’imposait après d’innombrables soirées et fins de semaines sacrifiées à la fonction. « Une désertion », avait contré Paul Lefranc, l’éternel boucher de la rue de la République, en fidèle vexé. Le mousseux fut rapidement avalé, l’esprit convivial de la cérémonie des vœux s’en était brusquement allé. 

Sophie Dupuis émergea d’un sommeil troublé. Un cauchemar avait haché sa nuit. Elle tombait dans le vide, poussée d’une falaise par une ombre insaisissable. Assise dans son lit et prise d’une soudaine sensation de nausée, elle tenta de rationaliser le vertige qui ne l’avait pas quittée depuis que la petite Clara lui avait sauté au cou dès la sortie de la salle des fêtes : « Tu dois te présenter, il faut que ce soit toi ! » avait-elle crié. Rapidement, la joyeuse troupe de l’épicerie coopérative s’était regroupée autour de sa gérante, pour mieux surenchérir. C’était évident, il n’y avait qu’elle. Sinon qui ? Le Conseil municipal sortant formait un bataillon d’anciens combattants sans envergure ni énergie dont Albert Clément était le seul ciment ; l’opposition n’était composée que de chasseurs rustres et de retraités bourrus. Le changement de génération s’imposait. Le choix d’une femme pour la première fois serait un marqueur supplémentaire de la nouvelle ère qui attendait Tibourg. Même Tristan s’y était mis, dans une envolée passionnée sur la nécessaire transition des territoires ruraux et l’adaptation des modes de vie à l’urgence écologique. Sophie constata que son insouciant compagnon, sans doute épuisé par tant de conviction, n’avait aucun mal à dormir, lui. Elle se leva, les jambes encore chancelantes, et se dirigea hésitante vers un réconfortant thé au miel. Le plus dérangeant était cette sensation que la décision ne lui appartenait pas, à elle qui était pourtant la première intéressée. 

Sophie devait se donner le temps de réfléchir. Elle avait posé devant elle un carnet, un stylo, une grosse tranche de pain grillée et copieusement beurrée. Quand elle avait accepté de prendre les rênes de l’épicerie du village, poser les choses à plat s’était révélé salutaire. On ne pouvait pas prétendre rivaliser avec le supermarché le plus rentable de la région et les méthodes de la grande distribution sans avoir un plan solide. Cette fois-ci pourtant, ses yeux englués de fatigue restaient perdus dans le vague, irrésistiblement happés par le brouillard laiteux qui masquait tout ce qui se trouvait au-delà de la fenêtre. Sophie faisait des boucles avec une mèche de ses cheveux sauvages, comme souvent lorsqu’elle cherchait à se concentrer. Elle réalisa tout simplement qu’elle n’avait jamais éprouvé d’intérêt pour la vie politique. Elle avait toujours voté bien entendu, comme on s’acquitte d’un devoir qui va de soi. Toujours bien à gauche au premier tour, par tradition familiale. Ou blanc, plus récemment. Elle avait décroché des débats télévisés depuis plusieurs années. Le triste spectacle de ces émissions polémiques avait achevé de la convaincre qu’aucune personne au pouvoir ne restait très longtemps sincère. La chose était entendue : il n’était pas question qu’elle se compromette à son tour. La sonnerie du réveil la libéra de sa torpeur et elle ne pensa plus qu’à la journée de travail qui l’attendait. 

Trois ans après sa création, l’épicerie des Champs de Tibourg était une machine bien huilée. Une vingtaine d’exploitations des alentours s’étaient fédérées en coopérative et fournissaient régulièrement des produits de région et de saison. De la mairie à l’Europe, toutes les subventions avaient été obtenues pour lancer l’activité. Située sur la place centrale, l’épicerie bénéficiait depuis ses débuts d’un bon bouche-à-oreille, et les clients affluaient désormais. Le départ du maire était au cœur de toutes les discussions du jour. Ne se satisfaisant pas de la succession de lamentations inquiètes sur l’avenir de Tibourg, Sophie rétorquait à chaque nouvel arrivant : « Et vous, que feriez-vous pour la ville ? ». En fin de journée, le corps vidé, mais l’esprit débordé par un torrent d’idées originales, Sophie demanda à Tristan de confirmer ses propos de la veille. Un tendre sourire se dessina sur sa tête alors qu’il opinait. « Mais si j’accepte, par où commencer ? » 

A suivre au prochain épisode…