65 % d’abstention. 25 % de votes blancs ou nuls. La vie reprenait, les visages se découvraient, les sourires revenaient, les premiers vacanciers affluaient, mais Sophie Dupuis ressentait l’effet d’une terrible gueule de bois. Rien à voir avec une soirée trop arrosée ou une défaite sportive dure à digérer. C’était plus profond, plus viscéral. Plus de trois personnes sur quatre – ces gens qu’elle croisait et pour lesquelles elle se battait chaque jour à la mairie de Tibourg – n’avaient pas jugé nécessaire d’exprimer de choix en faveur de candidates et de candidats pour les représenter dans les enceintes décisionnaires départementale et régionale. Ce constat de décalage et d’impuissance la rendait malade. Elle même avait souvent voté sans entrain, mais elle n’avait jamais conçu l’idée de ne pas le faire. Apathie ou rejet ? Contre elle, contre eux-mêmes, contre toute la société.

Il s’en trouvait même parmi les proches qui avaient contribué avec enthousiasme à la victoire des Ti’bourgeons à peine un an plus tôt. Ses adjoints tentaient de lui expliquer que l’information était insuffisante, les enjeux réels voilés par les polémiques du moment, les candidatures pas assez sincères, proches ou bonnes. Ce mirage de l’incarnation, encore et toujours. Sophie ne pouvait pas l’accepter : il y avait des décisions claires à prendre, sur les enjeux d’éducation, de transports, d’investissement économique – qu’y avait-il de plus concret que cela ? Les dés étaient désormais jetés. Il n’y aurait pas de bascule possible dans les territoires voisins de Tibourg pendant sept années supplémentaires.

À chaud, elle envisageait de lancer une nouvelle consultation citoyenne sur les raisons de l’abstention. Avant de se rendre compte de l’absurde paradoxe de la situation. Pourquoi les habitants se motiveraient-ils à participer à une démarche leur demandant pourquoi ils cessent de participer ? Elle réfléchit alors aux arguments, jamais totalement satisfaisants, en faveur du vote obligatoire, de la fusion des scrutins, de la reconnaissance du vote blanc ou du vote électronique. Pourquoi pas un vote pondéré par l’âge : les jeunes de vingt ans qui ont encore des décennies à vivre les conséquences des votes d’aujourd’hui ne devraient-ils pas avoir un vote qui compte plus que les personnes retraitées ? 

Sophie Dupuis avait une admirable capacité à se remettre en selle et à repartir au galop. La polarisation des positions et le parasitage permanent des dominants aux identités fragiles la poussaient à rechercher plus de radicalité. Avec le besoin d’influer sur les débats à l’échelle supérieure. Il ne pourrait pas y avoir de victoire politique future pour ses idées si le camp du changement partait défait dans sa tête. Elle prenait frénétiquement quelques notes. Imposer des amendes fortement progressives aux industries polluantes. Bloquer tous les permis de construire entraînant un nouvel étalement urbain. Interdire les trajets en avion au-delà d’un aller-retour par an et par personne maximum. Limiter à 3 000 kilomètres par an les déplacements non professionnels en voiture à essence. Réduire par un facteur dix la production de viande en une décennie.  L’impopularité des efforts était plus sûre que leur efficacité. Le Haut Conseil pour le Climat venait de rendre public son dernier avis : il était trop tard pour débattre de sa vitesse ou espérer atténuer le changement climatique ; il fallait commencer à s’adapter radicalement à son urgence. Maintenant. Partout. Tout le monde.

À suivre au prochain épisode…