Lendemain du conseil municipal inaugural de la nouvelle mandature à Tibourg. Au réveil, Sophie Dupuis ne ressentait pas vraiment le changement. Son esprit était encore concentré sur les multiples dossiers à transmettre à la nouvelle majorité menée par Sélène et Edmond. C’était son devoir moral d’accompagner à son tour et pendant les mois à venir l’équipe qui venait de lui succéder : documenter les projets inachevés, introduire les interlocuteurs, suggérer des orientations pour garantir la continuité, accompagner ses anciens adjoints qui n’étaient pas reconduits. Son corps, quant à lui, restait programmé pour la cadence infernale des dernières années. Même délestée d’une grande part de ses responsabilités, elle sentait qu’il lui faudrait des semaines pour se remettre pleinement en forme. Pourtant, au fond d’elle, quelque chose était bien entré en révolution. Ses neurones épuisés, ses nerfs tendus et ses muscles endoloris par la multiplication des efforts avaient commencé à se relâcher. Légèrement perdue dans cet état de transition, Sophie observait par la fenêtre que le printemps avait entamé sa reconquête annuelle de tout le vivant. Il commençait aussi à éclore dans son jardin intérieur, et avec lui la promesse d’un futur à écrire.  

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Lorsque j’ai débuté le récit des Ti’bourgeons le 3 mars 2020, depuis Paris et avec un premier enfant à naître, il y avait naturellement dans le récit une part de moi. Ou plutôt une trajectoire que j’aurais pu tenter de suivre si je n’avais pas fait d’autres choix, comme je l’écrivais ici. Les retours à Tibourg se sont espacés lorsque je me suis rapproché géographiquement de cette « campagne lointaine » en déménageant à Paimpont, qui était évidemment une source d’inspiration pour la fiction. Six ans plus tard, alors que j’ai maintenu le choix de ne pas chercher à devenir élu local, il me fallait boucler cette boucle narrative. 

Je ne savais pas encore quelle serait l’issue du processus de vente d’OSP, mais je me suis servi du personnage de Sophie pour transposer quelques-unes des émotions que je traversais ces derniers mois sans pouvoir les raconter. Comme un code que seules quelques personnes pouvaient réellement comprendre en raison de la confidentialité de la démarche engagée. Après plus de trois ans d’ellipses, la reprise de ces derniers chapitres prendra donc un autre sens à la relecture : le besoin de partager certaines responsabilités, celui de trouver la bonne équipe à qui les transmettre, et celui de défendre les réalisations et justifier les changements.  

Pour le bien-être d’une société démocratique comme le succès de n’importe quelle organisation, personne ne doit être ni indispensable ni éternel. Les mandats finissent par s’achever, les projets par évoluer, les saisons par passer. Ainsi, c’est le champ des possibles qui refleurit.