À quelques semaines d’achever son mandat de maire, l’une des grandes fiertés de Sophie Dupuis était d’avoir créé une commune apprenante. Ce concept s’était imposé comme une nécessité pour atteindre son ambition de ne pas limiter la municipalité à un fournisseur de services gratuits à destination d’usagers aux attitudes de plus en plus consuméristes. Au contraire, la mairie de Tibourg s’était progressivement transformée en un véritable service public citoyen placé sous la responsabilité collective. Sophie et son équipe avaient rapidement constaté qu’ouvrir la porte de son bureau ne suffisait pas à engager les habitants sur le temps long. Les consultations officielles et groupes de travail approfondis étaient systématisés, mais il était très difficile d’en élargir la fréquentation. Rejeter la faute sur la passivité des administrés n’était pas une explication satisfaisante : les existences de tout un chacun étaient intenses, les conditions parfois précaires, et beaucoup n’avaient ni le temps ni le loisir de prioriser la gestion en commun et sa complexité. Il fallait répondre autrement. 

La commune apprenante prenait la forme d’un espace de rassemblement neutre – un tiers-lieu qui n’était pas la mairie – et d’une riche programmation de discussions et séances d’autoformation. Le calendrier était coordonné par une association de bénévoles, mais restait ouvert à tous les âges et toutes les volontés. Ce cadre souple et bienveillant, où l’initiative était réellement partagée, la créativité valorisée et la convivialité recherchée, avait permis l’émergence d’une confiance réciproque jusqu’à un degré qu’aucun dispositif créé depuis la mairie n’avait pu atteindre. Les habitants se livraient davantage, remontaient plus spontanément leur expérience d’usagers des services publics et, surtout, se sentaient parties-prenantes de toutes les solutions à inventer. 

Un groupe disparate d’une soixantaine d’habitants s’était progressivement soudé. On y retrouvait bien entendu des profils plus impliqués que d’autres, des saisonnalités dans l’engagement, quelques répliques de lointains conflits qui tendaient momentanément les échanges, mais le noyau dur restait remarquablement stable depuis la mi-mandat. L’édile constatait avec enthousiasme que la taille du grand village aidait à brasser une plus grande diversité sociale que ce qu’elle avait vécu plus jeune en ville. Pour la majorité municipale de Sophie, qui ne s’appuyait sur aucun parti politique installé localement, ces citoyens actifs constituaient un vivier indispensable pour comprendre, agir, rendre compte, et préparer l’après. 

Lorsqu’elle annonça son intention de ne pas briguer un second mandat, Sophie perçut de la fébrilité dans la communauté que son action avait rassemblée. La confiance qu’elle pensait avoir consolidée avec le temps paraissait soudain si fragile. Le doute plana quelques jours dans la commune, alors qu’aucun membre de la majorité ne souhaitait reprendre le flambeau en position de tête de liste. Gérard Galinet, fils de l’antépénultième maire, mobilisait les électeurs les plus anciens avec des discours dont l’agressivité allait croissante à l’encontre de Sophie Dupuis, son bilan et ses soutiens. Un soir d’insomnie, la maire sortante imagina qu’en l’absence de candidat désirant de poursuivre ses orientations, une victoire par défaut de son principal opposant, désormais âgé de 61 ans, effacerait tout ce qu’elle avait patiemment construit. 

Après une série de réunions, la crise de vocation déboucha sur la plus heureuse des conclusions pour Sophie : deux jeunes habitants aux profils très différents sortirent du rang parmi les membres assidus du collectif apprenant. D’un côté, Sélène, 24 ans, fille unique qui avait passé ses premières années à Tibourg avant de suivre les mutations professionnelles de ses parents jusqu’à leur séparation justifiée par des violences conjugales. Elle était revenue sur la commune huit ans plus tôt pour vivre avec sa mère. Elle travaillait en cuisine dans l’un des trois restaurants de Tibourg et semblait avoir puisé dans les blessures familiales un courage inaltérable. De l’autre côté, Edmond, 33 ans, était maître d’œuvre sur des chantiers publics. Marié et père d’une fille de 6 ans, il était arrivé sur la commune en cours de mandat après ses études et premières expériences d’ingénieur en génie civil dans la capitale régionale. Avec son épouse, il s’était rapidement intégré et apportait son expertise fine des questions de transition écologique dans tous les projets locaux. Pour la forme, puisque la loi exigeait qu’il n’y ait qu’une seule tête de liste, Sélène fut tirée au sort. Cependant, les deux volontaires s’étaient préalablement accordés – ensemble et avec les autres membres qui les suivaient sur la liste – pour agir en véritable binôme paritaire. Sophie se demandait comment l’attelage s’adapterait à l’épreuve du pouvoir et du temps. Elle retrouva néanmoins la sérénité et se dit qu’avec Sélène, Edmond et leurs soutiens engagés, Tibourg continuerait d’avancer en confiance. 

À suivre… en relisant les épisodes précédents des Ti’bourgeons pour patienter.