La nuit avait envahi la campagne depuis plusieurs heures et Tristan était parti se coucher depuis quarante-cinq minutes. Les bougies se consumaient depuis le dîner et le froid s’attaquait aux vitres par les bordures. Attablée devant son ordinateur portable, Sophie Dupuis paraissait absorbée par un rayon de lumière bleue. Grignotés par la fatigue, ses yeux las parcouraient les missives non lues dans sa messagerie. Les spams commerciaux, plus futiles les uns que les autres en ces périodes de surconsommation, étaient faciles à éliminer. Elle ne pouvait être aussi expéditive avec les courriels des médias coopératifs qui l’informaient, des commerces indépendants qu’elle avait parfois aidé à s’installer, des compagnies de spectacle vivant qui la divertissaient, des événements culturels de toutes tailles qu’elle aimait fréquenter. Tous appelaient à l’aide, étranglés par les coupes budgétaires et les emplois menacés. Les cris de détresse simultanés de douzaines d’organisations locales et nationales faisaient résonner une même tonalité qui bourdonnait dans sa tête et la tenait éveillée face à son écran, terriblement anxieuse. Elle ne pouvait pas donner à tout le monde, mais elle était incapable de choisir sans immédiats remords.
Arbitrer entre des options difficiles, soutenir un projet plutôt qu’un autre, venir en aide à des administrés sans avoir la capacité à dénouer à elle seule toutes les situations ; telles étaient les joies et les frustrations de son quotidien depuis près de six ans. Quand bien même était-elle entourée d’une équipe d’élus devenus des experts de leurs matières. Quand bien même cette majorité municipale avait-elle inlassablement cherché à associer la population à ses décisions. Quand bien avait-elle pu compter sur le soutien indéfectible de ses proches, et en premier lieu de son compagnon qui avait su absorber une partie de son stress et lui renvoyer l’équivalent de tendresse. À la fin, c’était sur ses épaules que pesait le poids le plus lourd. En sa présence, c’était comme si rien ne pouvait démarrer avant qu’elle dise le premier mot ou initie le premier pas. Elle voyait des dizaines de personnes par jour, mais elle finissait immanquablement seule et l’esprit intranquille face à son miroir, son écran ou son parapheur. Elle avait l’intuition de partager cette solitude avec tant d’autres maires et, au-delà du cercle politique, avec chaque personne qui exerçait quelque part une responsabilité à la tête d’une association, d’une entreprise, d’une exploitation agricole ou d’un festival de musique ou de théâtre, mais cette communion abstraite ne lui offrait qu’une maigre consolation.
Sa décision était prise. Elle adorait son job, aussi irréductible à une fiche de poste claire soit-il. Que faisait-elle au fond ? Prendre des décisions avec et pour les autres, chaque heure du jour et sur tout un tas de sujets. Investir du temps et des ressources dans les projets d’intérêt commun, puis les accompagner en espérant de bons résultats. Assumer tous les choix, y compris les plus délicats, y compris les plus ingrats. Même dans les moments les moins stimulants, elle percevait sans mal la noblesse de cet engagement. Elle avait tâtonné les premiers mois – quoi de plus normal – puis elle avait progressivement gagné en assurance et pouvait aujourd’hui constater sur chaque réalisation son influence. Mais, mais, mais… la flamme avait vécu, la chaleur s’amenuisait et les forces commençaient à lui manquer.
Les journées passaient vite, mais le mandat avait été long ; Sophie se demandait comment faisaient celles et ceux qui en enchaînaient deux, trois, six ou huit sans donner l’impression de se remettre en question. Lorsqu’elle avait senti poindre les premiers signes d’épuisement, elle avait tenté de ralentir. C’était pire : elle détestait être en retard et cela décuplait sa culpabilité intérieure vis-à-vis des électeurs. Elle avait une mission et comprenait que jusqu’au dernier jour elle ne pourrait s’en départir. Elle se maudissait de penser parfois à jeter l’éponge, et se ressaisissait aussitôt grâce à la seule volonté de ne pas laisser à ses contempteurs misogynes – qui ne manquaient pas en ce monde polarisé – un angle d’attaque sur une fantasmatique faiblesse féminine face à l’épreuve. Malgré sa force de caractère, une motivation fluctuante et une projection déclinante l’avaient accompagnée insidieusement pendant plusieurs mois, alors que tous les commérages se nourrissaient de la question d’une nouvelle candidature à mesure qu’approchait l’échéance électorale.
Sa décision était prise, et elle ne reviendrait pas dessus. En mars prochain, elle ne serait plus la maire de Tibourg. Une petite étincelle s’agitait encore lorsqu’elle animait des réunions sur des initiatives qu’elle ne mènerait pas à leur terme ou lorsqu’elle était grisée d’avoir démêlée une situation compliquée et apporté une aide précieuse à telle ou tel. Dans ces instants, après une décharge d’excitation, elle était rapidement prise de la même anxiété que devant les courriels d’appels aux dons : il n’était pas sain pour elle de porter plus longtemps la charge mentale de l’engagement ni le reproche moral du renoncement. Personne n’était indispensable, et c’était mieux ainsi. D’autres, en reflet ou en rejet, devraient prendre son relais. D’élections en rotations, les institutions représentatives avait été pensées pour supporter de tels changements. Sa décision était prise, et elle avait trouvé un peu de soulagement en l’annonçant, d’abord à demi-mot, puis plus officiellement. Retenue dans cet étrange purgatoire des élus qui savent qu’ils ne représenteront pas, il restait à Sophie plusieurs mois pour mettre de l’ordre dans son bilan et se préparer à transmettre le flambeau démocratique.
À suivre… en relisant les épisodes précédents des Ti’bourgeons pour patienter.