« Prenons pleinement conscience du fait que d’innombrables personnes sont aussi révulsées que nous par cette montée du carbo-fascisme » disais-je dans les 3 points de juillet. Quelques jours plus tard, une pétition déposée par une étudiante sur la plateforme de l’Assemblée nationale devait en faire la démonstration. « Aujourd’hui je suis seule à écrire, mais non seule à le penser » conclut Éléonore Pattery. Se répandant de proche en proche, de réseau en réseau, jusqu’à être largement relayée par la presse, la pétition a dépassé le million de signataires uniques et authentifiés par FranceConnect le dimanche 20 juillet, puis deux millions le lundi 28 juillet. Au plus fort, la plateforme Decidim opérée par notre équipe Open Source Politics/IndieHosters a enregistré de nouveaux records avec 32 274 signatures sur une heure et une pointe à 639 signatures sur une minute le dimanche 20 juillet entre 10h et 11h.
Lancée en 2020, quelques mois après son homologue du Sénat, la plateforme a mis des années à justifier son rôle, après le dépôt de près de 2000 pétitions. La seule qui s’était réellement emballée jusque là demandait la dissolution de la BRAV-M, cette brigade de police motorisée à l’action si contestée durant les manifestations contre la réforme des retraites en 2023. Elle avait été stoppée dans son élan à 263 887 signatures et classée sans suite ni réel débat par la Commission des Lois. Aucune autre n’avait dépassé les 100 000 signataires, ce que quatre pétitions ont réalisé au Sénat.
La mobilisation contre la loi Duplomb est bel et bien un record historique. Seule la pétition de l’Affaire du siècle en décembre 2018 a atteint de tels scores, avec 2,3 millions de signatures – mais sur une plateforme déclarative, sans validation de comptes. Les trois plus grosses mobilisations en France sur Change.org sont sensiblement inférieures : contre la loi Travail de Myriam El Khomri en 2016 (1,35 million), contre les prix du carburant qui a déclenché le mouvement des Gilets Jaunes en 2018 (1,29 million) et contre la dernière réforme des retraites en 2023 (1,19 million). Des comparaisons ont été faites : deux millions de personnes, c’est proche du nombre de licenciés à la Fédération française de football ou de résidents à Paris, et c’est plus que les voix récoltées par Valérie Pécresse ou Yannick Jadot à la dernière élection présidentielle.
Les actions qui lancent un tel mouvement sont par nature imprévisibles. Pourquoi cette pétition, pourquoi maintenant, alors que les associations alertent depuis des mois, que l’été s’avance et que les gens partent en vacances ? La suite reste toutefois incertaine : une pétition qui dépasse 500 000 signatures ne déclenche, en principe, qu’un débat dans l’Hémicycle, que l’Assemblée nationale devrait organiser à partir de la mi-septembre. Cela sera déjà un progrès puisque la proposition de loi a contourné les échanges en séance plénière. Le Conseil constitutionnel doit se positionner dans les prochains jours et Emmanuel Macron attend cette décision pour agir. Rien n’oblige le chef de l’État à bloquer le texte, si ce n’est la pression populaire et scientifique inédite ainsi que l’enjeu de ne pas discréditer un dispositif de participation citoyenne de plus.
